Direction la Haute-Savoie. Une annonce postée fin mai 2026 par VendezSmart pour un T3 lumineux à Annemasse à 225 000 €. Le pitch fait rêver : centre-ville, exposition sud-est, Genève à 20 minutes, cave et balcon. Ce projet montre pourquoi la seule proximité de la Suisse ne suffit pas à faire un bon dossier.
Analyse de l’annonce
La description
Toujours lire une annonce par la fin. Sous les envolées lyriques, deux blocs comptent : les chiffres du DPE et ceux de la copropriété. Ici, ils tirent tous les deux dans le rouge.
Le bien est un 3 pièces de 66 m² au 1er étage d’une résidence en centre d’Annemasse. Pièce de vie de 28 m² avec cuisine ouverte équipée, deux chambres, salle de bains, WC indépendants, balcon et cave. Chauffage collectif, ascenseur, fibre. Garage de 16 m² en sus, prix non communiqué. Copropriété de 15 lots principaux, charges mensuelles de 302 € (chauffage inclus), taxe foncière de 1 151 € par an.
Le point qui fait basculer le dossier apparaît en fin de description : DPE F, 319 kWh/m²/an et GES F (99 kg CO2/m²/an). Dépenses énergétiques annoncées entre 1 710 € et 2 360 €. Pour 66 m², c’est le niveau d’une passoire thermique classique.
Rappel réglementaire : depuis le 1er janvier 2025, les logements DPE G sont interdits à la location. Les DPE F suivent au 1er janvier 2028. Un bailleur qui ne remet pas son bien à niveau ne pourra tout simplement plus signer de bail. Le tribunal peut même contraindre à des travaux ou à une baisse de loyer.
Les photos
La pièce de vie tient ses promesses : lumineuse, ouverte sur balcon, parquet stratifié en bon état. Cuisine équipée façon années 2010, meubles bois massif teinté, plaque induction, four et lave-vaisselle. Rien à refaire côté équipement.
Deux détails techniques crient plus fort que le décor. Les radiateurs à ailettes visibles en pied de fenêtre confirment le chauffage collectif ancien. Les fenêtres semblent être du double vitrage aluminium de première génération, pas du bois ou du PVC récent. Cette configuration est le point de départ classique d’un DPE F. Améliorer l’étiquette passera par de l’isolation intérieure, un changement de menuiseries ou une régulation du circuit collectif. Aucune opération indolore.
L’annonce ne montre aucune photo de chambre, de salle de bains, ni de la façade extérieure. Trois pièces sur cinq restent invisibles. Ce n’est pas suspect en soi. C’est un rappel : ne jamais se décider sur les seules photos. À demander avant visite pour éviter les mauvaises surprises.
La ville et son marché
Annemasse, 74100, 38 000 habitants, collée à la frontière franco-suisse. La ville profite depuis dix ans de la pression genevoise sur le foncier : les prix ont grimpé plus vite que la moyenne française. Le Léman Express connecte Annemasse à Genève en 20 minutes.
Prix moyen de 3 607 €/m² pour un appartement standard sur la commune (données Lybox). Tensiomètre locatif 8/9 par LocService, demande locative très forte. Estimation de loyer de marché à 1 422 € par mois pour un T3 similaire, soit environ 21,50 €/m².
Le prix affiché à 3 409 €/m² se situe donc légèrement sous la moyenne communale mais 3 % au-dessus de la moyenne du quartier IRIS où se trouve ce bien. Autrement dit, le vendeur n’accorde aucune décote alors que le DPE F devrait imposer une baisse structurelle de 10 à 15 % par rapport à un DPE équivalent en D ou E. C’est le premier signal : le prix n’intègre pas le coût futur de la rénovation obligatoire.
Pour aller plus loin sur les indicateurs de marché, la fiche rendement locatif par ville permet de comparer Annemasse aux autres villes frontalières similaires.
Tensiomètre locatif
Facilité à trouver une location

Budget des locataires

Comprendre le tensiomètre locatif
La tension côté demande est bien réelle : trouver un locataire prend une à deux semaines. Le budget des locataires reste moyen (5/9). La population qui loue ici n’est pas composée majoritairement de travailleurs suisses payés en francs, plutôt d’employés français, d’étudiants et de frontaliers modestes. Les loyers plafonnent autour de 22-25 €/m², bien loin de Genève.
Analyse des chiffres
C’est ici que le dossier bascule. Rendement brut, puis net, puis cash-flow. Chaque étape enfonce le clou.
Rendement brut = (loyer annuel / prix d’achat) × 100
= (1 422 × 12) / 225 000 × 100 = 7,58 %
Un rendement brut de 7,6 % sur une ville frontalière, ce n’est ni brillant ni catastrophique. C’est le milieu de gamme. Le premier vrai indicateur qui compte, c’est le rendement net après charges. On additionne toutes les sorties d’argent que le loyer devra couvrir avant même de parler d’impôt.
Charges annuelles :
Charges de copropriété non récupérables (50 % des 3 624 €) : 1 812 €
Taxe foncière : 1 151 €
Assurance PNO : 200 €
Provision vacance locative (1 mois) : 1 422 €
Entretien courant : 300 €
Total charges = 4 885 €/an
Rendement net = (17 064 – 4 885) / 225 000 = 5,41 %
Le rendement net tombe à 5,4 %. Sous la barre des 7 % net, un projet est fragile : le moindre imprévu (un locataire mauvais payeur, une chaudière collective à changer, un ravalement voté en AG) et l’opération passe en négatif sur l’année. On n’y est pas encore. Sauf qu’on n’a même pas commencé à intégrer les futurs travaux obligatoires.
Cash-flow mensuel avec crédit sur 25 ans à 3,80 % (taux moyen août 2026) :
Mensualité = 1 165 €/mois
Loyer perçu : 1 422 €
Loyer – mensualité – charges NR – taxe/12 – assurance – provisions = -86 €/mois
Ce cash-flow négatif signifie que l’investisseur devra sortir 86 € de sa poche chaque mois pour combler le trou avant impôt. Sur 25 ans de crédit, c’est un effort de trésorerie cumulé de plus de 25 000 € sans compter la fiscalité qui viendra rogner le résultat.
Pour recalculer ces chiffres sur un projet à vous, le simulateur de rendement locatif Lybox intègre toutes les charges et donne le net-net réel. Notre outil de calcul de cash-flow isole la question de l’effort mensuel.
Le point le plus lourd du dossier reste à venir : la mise aux normes énergétiques. Un T3 en DPE F doit passer au moins en E d’ici 2028 pour rester louable. Isolation intérieure, remplacement des menuiseries et éventuel passage à un chauffage individuel plus efficient si la copro le permet.
Estimation travaux DPE F vers E pour un T3 de 66 m² :
Isolation intérieure murs (30 m² × 80 €) : 2 400 €
Menuiseries double vitrage récentes (5 fenêtres × 900 €) : 4 500 €
Ventilation VMC : 1 500 €
Régulation chauffage + robinets thermostatiques : 800 €
Nouveau DPE + accompagnement : 800 €
Total travaux minimum : 10 000 € (peut monter à 30 000 € si passage individuel gaz ou pompe à chaleur)
En ajoutant 10 000 € de travaux et 18 000 € de frais de notaire au prix, le prix de revient réel monte à 253 000 €. Le rendement net effectif descend alors sous les 5 %. Pour voir l’analyse détaillée du bien sur Lybox, tous les chiffres sont recalculés en direct.
Stratégies possibles
Deux angles peuvent sauver un dossier à première vue mal parti. Aucun ne tient sur ce bien précis.
Location meublée LMNP au réel. Ce régime permet d’amortir le bien et de neutraliser l’impôt sur les loyers pendant 8 à 12 ans. On peut viser un loyer meublé à 1 600 € au lieu de 1 422 € nu, soit un rendement brut de 8,5 %. Le problème : passer en meublé n’efface pas la question du DPE F. La rénovation reste obligatoire. Le régime LMNP aide sans suffire à sauver le dossier.
Colocation. Un T3 avec deux vraies chambres se loue en colocation autour de 700 € par chambre, soit 1 400 € au total. Équivalent au loyer nu classique, sans gain espéré. Pour rentabiliser une colocation, il faut trois chambres minimum. Voir notre guide investir en colocation pour comprendre pourquoi la surface est déterminante.
La location courte durée reste marginale à Annemasse. La ville n’est pas touristique. Écarter d’office.
Ce que ce dossier enseigne
La leçon la plus utile n’est ni Annemasse, ni le DPE F. C’est le réflexe méthodologique. Trois filtres suffisent pour trier toute annonce séduisante.
Premier filtre : le prix intègre-t-il les défauts objectifs du bien ? Un DPE F qui coûtera 10 à 30 k€ à faire disparaître doit se traduire par une décote équivalente sur le prix. Ici, la décote appliquée est inférieure à 5 % alors qu’elle devrait tourner autour de 10-15 %.
Deuxième filtre : le cash-flow prévisionnel est-il positif ? Un déficit mensuel peut se justifier dans une ville qui prend 5 % par an. Ici, il s’accompagne d’un rendement médiocre : la double peine.
Troisième filtre : la copropriété peut-elle amortir un pépin ? 15 lots, c’est le plancher de la copro à risque. Toujours demander les PV d’AG des trois dernières années avant de signer.
Notre verdict
Ce T3 à Annemasse ressemble à ces annonces qu’on regarde deux fois parce qu’on connaît la réputation frontalière de la ville. Puis on ouvre le tableur. Le verdict s’impose : ce bien fait perdre de l’argent chaque mois pour un patrimoine dont la valeur pourrait même reculer une fois la contrainte 2028 arrivée sur le marché. Le vendeur n’a pas actualisé son prix à la réalité réglementaire. Aux prochains acquéreurs de faire l’arbitrage : négocier une décote de 20 à 30 k€ ou passer leur chemin.
Le vrai gisement de bons rendements en Haute-Savoie se trouve plutôt côté Cluses, La Roche-sur-Foron ou Bonneville, où les prix sont 20 à 30 % en dessous. La définition du bon rendement locatif pose les repères. Notre article sur la différence entre rentabilité et rendement clarifie ce qu’il faut regarder en premier.
Voir l’annonce d’origine sur LeBonCoin et ouvrir l’analyse complète sur Lybox.
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